Accueilcontacts

 

   

(archive)

• 11 mars 2003, Bernard Granjon, Coordinateur International, président d'honneur de Médecins du Monde
Le Kurdistan dans l'étau de la guerre

A quelques jours du déclenchement d’une guerre annoncée, voulue par quelques gouvernements minoritaires au mépris des opinions publiques et des autres gouvernements, le peuple Kurde (15 millions de Turcs, 6 millions d’Irakiens, 10 millions d’Iraniens, 1,8 millions de Syriens) va-t-il être, à nouveau, l’éternelle victime d’un conflit qui le dépasse ? Combien de ses 33 millions d’habitants seront ils, une fois encore, emportés par le typhon de la guerre et vers quelles nouvelles errances ?
Les premiers concernés, les Kurdes Irakiens, ne se posent pas la question, qui souhaitent ouvertement une intervention armée, d’où quelle vienne et quelles que soient les conditions de son déclenchement, pourvu qu’elle abatte Sadam HUSSEIN, le dictateur honni. Comment ne pas les comprendre, lorsqu’on interroge l’histoire de ces trente dernières années : sur fond d’abolition de toutes les libertés publiques, de tortures, de disparitions, d’assassinats, dans la plus pure tradition de Staline, son maître à penser, se détachent quelques sommets dans l’abomination. Ainsi des horreurs de l’ANFAL avec ses 4500 villages rayés de la carte et ces centaines de milliers d’hommes, de femmes, d’enfants chassés de leurs terres, ainsi de la terreur des bombardements chimiques ayant culminé le 17 mars 1988 à Halabja (7000 morts et, dans les années qui suivirent, une augmentation des cancers, des malformations et des maladies diverses), ainsi enfin de cette migration désespérée de prés de deux millions des leurs, au soir de la première Guerre du Golfe, il y a douze ans, après que les Américains aient, au dernier moment, décidé d’épargner le tyran responsable et d’abandonner pour un temps ses victimes à leur bourreau. N’y a-t-il pas plus que le nécessaire pour se révolter et considérer que, quoiqu’il advienne, rien ne pourra être pire que le pire déjà subi ?
Pour respectable et pitoyable qu’elle soit, cette réaction désespérée est-elle pour autant justifiée ? Les deux principaux chefs Kurdes Irakiens, M.BARZANI et J.TALABANI, commencent à en douter, en voyant se masser à leur frontière les troupes de l’armée turque qui ne demandent qu’à en découdre pour supprimer, avec une complicité américaine achetée de haute lutte, l’enclave libre dans laquelle ils vivent depuis douze ans, vaille que vaille, une relative indépendance. Ne doivent elles pas, ces troupes, éviter coûte que coûte que, dans ce Moyen Orient remodelé à la force des armes, un Kurdistan indépendant se pérennise, aux portes d’une Turquie plus Kémaliste que jamais ? N’ont elles pas à nettoyer, de façon drastique, ces poches de résistance où s’abritent les derniers guerriers de l’ancien PKK ? Le Gouvernement Turc ne développe-t-il pas sur Mossoul, la grande ville pétrolifère, au cœur du Kurdistan Irakien, des vues annexionnistes, au prétexte d’une antériorité historique responsable d’une forte population turcophone ? Si l’on rajoute à ces sombres perspectives les derniers missiles qu’un Sadam agonisant pourrait bien leur destiner, en guise d’ultime cadeau, on peut comprendre leur perplexité naissante et la notre, beaucoup plus ancienne et enracinée ! Dans ce cataclysme, les Kurdes Irakiens n’auront, de surcroît, personne sur qui compter : l’UNHCR a prévenu qu’il est dans l’incapacité de protéger les camps de réfugiés et qu’il se retirera au premiers coups de canon, tandis que les pays avoisinants, Turquie et Iran, ont déjà pris toutes mesures pour fermer leurs frontières à l’exode prévu des 500 000 à 1 million d’émigrés !
Plus claire est la situation des Kurdes Turcs : ils n’ont rien à gagner et tout à perdre, dans cette folle aventure, qui ne fera que renforcer les pouvoirs d’une armée déjà responsable de tant d’exactions ; car, les bombardements chimiques mis à part, ces dernières n’ont pas grand chose à envier à celles qu’ont subis leurs frères Irakiens. Et tout ceci sans compter sur les répercussions économiques (déjà désastreuses), sociales, politiques, religieuses, qu’un tel conflit ne manquera d’entraîner.
Ainsi, dans un tel contexte, qu’adviendra-t-il de ces pauvres Kurdes ? Trouveront ils ce petit espace de paix et de liberté auquel leur longue et tumultueuse histoire leur donnerait pourtant un droit prioritaire ? Accèderont ils enfin à une reconnaissance politique dont ils rêvent, en Turquie dans un pays moins militarisé, en Irak en siégeant, en juste proportion, dans le gouvernement fédéral d’une nation ouverte à la démocratie, même si celle ci a été installée à la hussarde, dans le fracas des bombes à fragmentation ? Tout nous pousse malheureusement à en douter. Car la démocratie ne se décrète pas, elle se mérite, au terme d’une longue et patiente maturation. A nos nations de favoriser son avènement en Irak, en Turquie, comme dans bien d’autres pays, en évitant d’abord de se compromettre avec ceux qui la combattent (et Sadam HUSSEIN en constitue un exemple éloquent), en donnant ensuite l’exemple de son respect, chez nous comme chez les autres. Saurons nous choisir une telle direction ? A la lumière des derniers événements, il est permis de s’interroger …

 

 

Précedent Suivant