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A propos de Californie (1ère partie, novembre 2003)
Les Chroniques de voyage d’Alain Fourest

"Notre région n’a rien à voir avec la Californie…" C'est une réplique récente de Michel Vauzelle, actuel Président du Conseil Régional, aux projets de J.M. Le Pen de faire de la "région PACA la Californie française" Et voilà que le scandale du Crédit Lyonnais revient dans l'actualité où l'on apprend qu'un Juge californien nous réclame des centaines de millions de dollars. La Californie, c'est aussi les incendies spectaculaires de la fin octobre, l'élection surprise d'un nouveau gouverneur, monsieur muscle alias Terminator alias Schwarzenneger, et plus récemment, à Los Angeles, le célébrissime Michaël Jackson menotté devant ses juges. Mais qu'est-ce donc que ce pays, à l'autre bout du monde, qui suscite tant d'intérêt et qui représenterait un modèle pour les uns et un repoussoir pour d'autres ?
Ayant, pour des raisons familiales, l'occasion de fréquents séjours dans cette région du monde, il m'a semblé utile de proposer une image différente des Californiens, moins caricaturale et, je crois, plus proche de la vie quotidienne. Dans les quelques témoignages décrits dans les pages qui suivent, il ne s'agit pas d'une enquête exhaustive mais plutôt d'anecdotes prises sur le vif ou à la lecture de la presse quotidienne (et oui, il y a de très bons journaux en Californie et pas seulement la télé !). J'aimerais faire comprendre à nos concitoyens que les Californiens sont, des gens comme nous et que leur façon de vivre, leurs difficultés, leurs souhaits, leurs rêves sont finalement très proches des nôtres. C'est peut-être ça aussi la mondialisation ! Alors, faut-il les envier ou au contraire les plaindre ? Sans doute ni l'un ni l'autre et le plus sûr c'est de tenter de jeter quelques passerelles au-dessus des océans et de dialoguer afin de tirer parti de leurs succès et de leurs erreurs. Pour la bonne compréhension, on précisera que ces chroniques ne prétendent pas faire l'analyse de la vie en Amérique (pardon ! aux États-Unis) et encore moins d'aborder tous les aspects de la société américaine et en particulier la politique nationale ou internationale de M. Bush. D'autres s'en sont chargés et je recommanderai tout particulièrement, pour ceux qui veulent en savoir plus, les récents ouvrages de Pascal Boniface, Michaël Moore etc.)

Les citoyens et la politique.

L'élection d'Arnold Schwarzenegger est apparue comme un coup de tonnerre dans les milieux politiques locaux et, dans le reste du monde. Les commentaires sont allés bon train mettant en avant le personnage artificiel et médiatique, créature hollywoodienne venue ridiculiser la politique. Les premiers pas de cette vedette dans le monde feutré de la politique ont en partie confirmé ce diagnostic. Terminator est aujourd'hui gouverneur du plus grand État des États-Unis qui rassemble 29 millions d'habitants, dont la surface est deux fois celle la France, et il doit gérer le cinquième budget du monde juste après celui de la France. Ce n'est pas une bagatelle ! et pourtant les Californiens l'ont élu, même si bien peu d'entre eux se sont rendus aux urnes (plus de 50 % d'abstentionnistes). Les conditions dans lesquelles se sont déroulées la campagne et les élections sont contestables et contestées. Ni démocrate ni républicain, il a su, par une campagne « à l'américaine » et avec quelques millions de dollars et des « wagons » de démagogie, convaincre une majorité d'électeurs qu'il fallait « virer pour incompétence » le gouverneur, réélu pourtant un an auparavant et qu'il valait mieux que les politiciens en place considérés comme des incapables et de profiteurs.
Remis de leur surprise et quelques jours après le choc, la plus grande majorité des Californiens s'est à nouveau détournée de la politique pour se préoccuper de leur vie quotidienne et c'est tout juste s'ils ont prêté une oreille au discours d'intronisation de leur nouveau « gouverneur vedette », devant le Capitole de Sacramento, le 18 novembre dernier : « Aux milliers de ceux qui sont venus ici aujourd’hui, je fais le serment d’être à votre service. À tous les autres à travers la Californie, démocrates, républicains, indépendants, je ne fais pas de différence, et je fais le serment d’être à leur service. À ceux qui sont sans pouvoir, à ceux qui sont rejetés, à ceux qui ne supportent plus la politique actuelle ou qui sont désappointés, je fais le serment d’être à leur service. Je dis à tous les Californiens aujourd’hui que je ne renierai pas mon serment et que je ne les oublierai pas…. Mes amis, mes concitoyens, aujourd’hui est un jour nouveau pour la Californie. Je n’ai pas brigué ce poste pour continuer à faire de la politique comme avant. Je vais m’efforcer de restaurer en vous la confiance dans le gouvernement. Dans les dernières années, les Californiens ont perdu confiance. Ils ont eu le sentiment que l’action de leur gouvernement ne correspondait plus à la volonté du peuple. Cette élection n’avait pas pour objet de remplacer un homme par un autre, un parti par un autre, mais de changer radicalement le climat politique de notre État…. ».

Quel beau discours ! On aimerait tant le croire et le prendre au mot. Mais la majorité des Californiens ne sont pas dupes. Certains attendent en effet qu'il tienne ses promesses et annule la sage décision de son prédécesseur qui devait tripler la vignette sur les voitures neuves et les gros 4x4 pour renflouer les caisses de l'État mises à mal par le scandale ENRON. Il a aussi promis de retirer le permis de conduire aux étrangers en situation irrégulière, leur interdisant ainsi tout travail alors qu'ils représentent une main-d'oeuvre indispensable à l'économie locale et en particulier à la production de vin et de fruits. Malgré ses promesses, il a aussi reconnu qu'il avait dépensé beaucoup d'argent durant la campagne et qu'il fallait vite le récupérer. C'est pourquoi à peine élu, il organise un banquet de souscription à 220 $ pour un couple avec, en prime, une photo en sa compagnie. Il offre également, pour le même prix, une place au stade de foot devant l'équipe dont il est propriétaire. Drôles de moeurs ! Il ne semble pas que la démocratie va réellement y gagner, quelles que soient les erreurs commises par ses prédécesseurs.

Autre campagne, autres résultats.

peine remis des frasques d'Arnold, les électeurs de l'agglomération de San Francisco ont été appelés à voter à nouveau le 5 novembre. Il s'agissait d'abord de désigner le maire de la ville. L'ancien maire ne pouvait pas se représenter, car il était à la fin de son deuxième mandat de 4 ans et, d'après la loi, n'était donc pas renouvelable. Autre singularité, il s'agissait d'élire le maire responsable devant une assemblée déjà en place et chargée du contrôle de l'exécutif. Six candidats se présentaient aux suffrages des électeurs et ont mené une campagne de proximité. Quatre se revendiquaient du Parti démocrate, un des Verts et une Indépendante. Le plus âgé d'entre eux avait 45 ans et la presse nous a tout dit de leur histoire personnelle, de leur parcours politique, de leur patrimoine, de leurs moeurs, etc. Chacun, avec des nuances, a mis en avant un programme prioritaire concernant le logement, l'urbanisme et les transports en commun. Il faut savoir qu'à San Francisco, malgré ou peut-être à cause de la déprime économique de la Silicon Valley, la spéculation immobilière atteint des sommets. Les prix des logements neufs ne sont accessibles qu'à un habitant sur dix. La rénovation urbaine bat son plein, les grattes ciel se multiplient au détriment des logements modestes. Alors la question « des homeless » devient dramatique. Le centre de l'une des villes les plus riches et la plus belle du monde est en permanence occupé par des hommes et des femmes couchés à même le sol ou sur des cartons et qui tentent de récupérer quelques bribes de cette richesse. La campagne s'est aussi axée sur le projet de réglementation de la mendicité dite agressive ou encore sur le déficit croissant des transports en commun et des nouvelles lignes de métro boudées par les usagers. Tous ces thèmes nous semblent finalement fort proches de ceux qui préoccupent nos concitoyens à Marseille ou da
ns les autres grandes villes de la région. On rajoutera peut-être une nuance : le soutien de 4 candidats sur 6 aux organisations et mouvements gays, l'un des candidats se déclarant lui-même gay. Mais il est vrai que nous sommes en Californie où la liberté des moeurs est une conquête déjà ancienne.

Le soir du 5 novembre, aucun des candidats au poste de maire n'ayant atteint la majorité absolue, il y aura un deuxième tour le 9 décembre entre les deux seuls candidats arrivés en tête : Gavin Newsom le brillant démocrate et Matt Gonzalez le Vert. Une ombre au tableau d'une campagne électorale pas comme les autres et elle est de taille : Il n'y a eu que 39 % de votants. Mais où va donc la démocratie en Californie ?
Les élections du 5 novembre ne se limitaient pas au choix du maire, mais comprenaient deux particularités qui nous surprennent : il fallait également choisir entre trois candidats pour le poste de Procureur général du Comté. Le choix était entre renouveler le procureur sortant ou élire une femme avocate de 39 ans, afro américaine ou un troisième homme plutôt conservateur. Chacun des deux premiers candidats a fait une campagne électorale assez voisine. Ils s'engageaient à mettre en oeuvre des politiques préventives en limitant les poursuites contre les usagers de drogue, en autorisant la consommation de marijuana pour réduire la souffrance les malades, en poursuivant sévèrement les violences domestiques et en concentrant leurs activités contre la grande criminalité. Le procureur sortant a été renouvelé, mais la surprise est venue de la candidate qui a talonné le gagnant en recueillant plus du tiers des suffrages. On croit rêver en imaginant pareille situation ici à Marseille. Ces Californiens sont finalement bien surprenants.

Une autre singularité de ce scrutin mérite attention : outre les candidatures pour le poste de maire et de procureur, l'électeur avait à se prononcer par oui ou par non sur quatorze questions les plus diverses. Ces thèmes, proposés par des groupes de citoyens ayant recueilli le nombre de signatures requises, étaient assortis du montant des sommes dépensées par les uns et les autres pour faire campagne pour ou contre le projet. Retenons par exemple, quelques questions controversées qui ont été finalement validées par les électeurs : allouer un complément de retraite à des anciens fonctionnaires municipaux ; augmenter le salaire minimum des employés, y compris dans les entreprises privées, de 6,75 $ à 8,50 $ de l'heure ; engager la somme de 295 millions de $ pour réhabiliter 31 écoles publiques et, cerise sur le gâteau, transformer la composition de la Commission d'éthique de la police en réduisant le nombre de représentants des policiers au profit de représentants d'associations de défense des libertés et d'élus. le nouveau maire lorsqu'il sera élu devra se conformer à ces décisions. On croit rêver ! Vive la Californie !

Ce tableau contrasté du fonctionnement politique en Californie ne serait pas complet si l'on n'évoquait pas ce qu'on a l'habitude d'appeler la démocratie de proximité. Et là, l'observateur étranger va de surprise en surprise. Dans les différents niveaux de la vie locale, du Comté à la Commune, la consultation de la population est quasi permanente. Sur tous les sujets et en particulier sur ceux qui entraînent des dépenses et donc des impôts, les habitants sont directement consultés et des votes organisés sur de multiples sujets : les débats sont largement reproduits dans la presse locale, les opposants sont entendus et les décisions ne sont prises qu'à la suite d'un large consensus. Un exemple éclairera cette attitude. La commune de Sébastopol (ville de 18 000 habitants au Nord de San Francisco) envisage de construire, sur un terrain qu'elle a acquis à cette fin, un programme de logements pour personnes âgées.
L'avant-projet est soumis à la population et un débat s'instaure sur le programme, des contre- propositions sont faites par le voisinage et diverses organisations et les responsables du projet estiment qu'il faudra au moins trois ans avant qu'un accord intervienne et qu'un chantier puisse être lancé qui sera sûrement fort différent du projet initial. Une telle procédure s'applique à de multiples dossiers concernant en particulier les écoles, la circulation, le stationnement ou encore et surtout la protection de l'environnement. Alors que les électeurs se détournent de plus en plus de la politique, ce sont des centaines de milliers de citoyens actifs qui participent directement à la vie locale à travers multiples organisations. Ils ont là la garantie d'être entendus et de participer à la décision sur les sujets qui les concernent directement. Vive les citoyens californiens !
Première conclusion
Ce survol rapide du fonctionnement de la vie politique californienne a de quoi surprendre un observateur extérieur. Chacun pourra toutefois y retrouver quelques constantes, sinon quelques similitudes avec notre vie politique locale et régionale : la crise de la représentativité, le désaveu des responsables et des partis politiques, la désaffection du vote, mais aussi la vivacité de la vie locale et de l'engagement militant qui la supporte, les dangers de la démagogie et le poids de l'argent dans les campagnes électorales, les risques croissants d'une xénophobie et d'un repli sur le cocooning. Tous ces facteurs inquiétants, nous les connaissons aussi. La démocratie est partout en danger et les efforts faits en Californie pour y remédier ne sont pas tous négligeables. Il y a aussi là-bas des hommes et des femmes qui partagent avec nous les valeurs de cette démocratie, qui croient en la liberté mais aussi en la solidarité et la fraternité. Si, comme certains nous le proposent, notre région doit devenir la Californie française, c'est avec eux qu'il nous faudra nouer des liens, écouter leurs expériences pour bâtir ensemble un « nouveau monde ». Mais alors, ne comptez pas sur nous monsieur Le Pen. Nous ne voulons pas d'un triste pitre à la tête de notre région, fut-il riche et adulé des médias. C'est sûrement cela qui nous différencie du modèle californien que vous nous promettez.

A propos de Californie (2e partie, janvier 2004)

J’avais ouvert ma dernière chronique californienne en me référant au programme électoral de Jean-Marie LE PEN qui nous proposait de prendre le modèle californien comme référence pour bâtir l’avenir de notre région. À y regarder de plus près, ce modèle n’est peut-être pas aussi enviable qu’il le prétend, comme j’ai pu le constater lors d’un récent séjour dans la région de San Francisco. Les quelques exemples qui suivent montrent en effet que l’eldorado californien tant vanté, et qui nous fait parfois rêver, est loin d’être à la hauteur de sa réputation.

Un saisissant contraste.

Pour un touriste ou un homme d’affaire pressé, les apparences sont sauves. Pour peu que le temps soit clair sur la baie, l’approche par avion nous fait découvrir, juste après le célèbre Golden Gate Bridge, la splendeur du paysage, la somptuosité des gratte-ciel, l’étendue des parcs bordant le Pacifique. Cette vision se confirme en approchant du centre ville par de larges avenues bordées de maisons victoriennes qui s’étagent sur les collines. Parcourant le centre civique et financier, les premiers contrastes apparaissent. Au pied des luxueux gratte-ciel, des banques et des boutiques à la mode, au milieu du flux incessant des voitures, des centaines de miséreux poussent des caddies chargés de leur maigre butin. En général sans agressivité, ils récoltent les rebus de cette société d’opulence qui semble indifférente et apparemment les ignore. Beaucoup dorment à même le sol malgré les intempéries fréquentes. Le soir venu, ils n’ont que quelques “blocs” à franchir pour rejoindre les quartiers voisins délabrés où quelques associations caritatives accueillent pour la nuit les plus chanceux ou les plus débrouillards.

Des SDF par milliers.

Cette situation n’est pas nouvelle, mais elle s’aggrave d’année en année et ce n’est pas un hasard si ce dossier des sans-abri a été au centre de la dernière campagne électorale en vue de l’élection du nouveau maire de San Francisco, Gavin Newsom, élu le 9 décembre dernier : la question des sans-abri sera la priorité numéro 1 de mon administration et ma première décision sera d’établir un plan de 10 ans pour mettre fin à cette misère chronique avec l’aide d’un fond fédéral de dizaines de millions de dollars. La population des sans-abri est estimée entre 8 600 et 15 000 personnes qui vivent la plupart du temps dans la rue. Cette forte proportion fait de San Francisco la ville la plus touchée des États-Unis par ce drame social”.

Cette situation n’est hélas pas propre à la seule ville de San Francisco. Dans le comté voisin qui regroupe les villes de Berkeley et Oakland, une récente étude signale qu’il y aurait de 9000 à 12 000 sans-abri. On estime que parmi ces personnes 4 000 peuvent être classées comme marginales ou sans-abri chroniques en raison de leur état de santé mentale ou de leur accoutumance aux drogues. Quant aux autres, ce sont de plus en plus souvent des personnes parfaitement ordinaires qui ont été chassées de leur logement pour des raisons économiques et qui, à cause du chômage, n’ont plus de ressources pour accéder à un logement.

Devant ces drames, les organisations caritatives ne peuvent plus faire face et l’opinion publique se durcit. Lors de l’élection du maire, deux mesures particulières, soutenues par les différents candidats, ont été largement approuvées sous forme de référendum et s’imposent dorénavant aux nouveaux élus. La première vise à réglementer la mendicité agressive et à l’interdire dans certains lieux de la ville comme les parcs de stationnement, les arrêts de bus ou les distributeurs de billets. La seconde, intitulée “care no cash”, vise à réduire, sinon supprimer, l’allocation de survie versée à ces personnes et à développer, à la place, des lieux d’accueil et d’hébergement spécialisés dans la ville.

Le débat sur cette misère qui se développe et s’expose est largement ouvert aux États-Unis. Certains accusent les élus californiens en majorité démocrates et en particulier ceux de San Francisco d’être trop généreux et trop tolérants et d’attirer ainsi dans la ville les “bons à rien” du reste du pays. Pour d’autres, cette situation qui s’aggrave n’est que la conséquence directe d’une spéculation immobilière qui s’est envolée au cours des dernières années dans l’ensemble de la région. L’insuffisance manifeste de programmes de logements à caractère social rend illusoire l’accès au logement pour une grande partie de la population. On estime qu’à San Francisco le montant des loyers et le prix d’achat des appartements sont tels que seuls 10 % de la population la plus riche peut y prétendre. Pour les autres, ils sont contraints de s’établir à des distances de plus en plus longues de leur lieu de travail en ville.

Vue de France ou de Marseille, la description qui précède pourra surprendre et paraître exagérée. Elle est en tout cas fort éloignée de l’image que l’on se fait de la Californie et de San Francisco. Toutefois, pour un observateur attentif, il est surprenant de constater que la question des sans-abri se pose dans des termes similaires ici et là-bas. On verra en particulier que depuis quelques années, à Marseille, les mêmes causes produisant les mêmes effets, on aurait bien tort de ne pas prendre en considération les diagnostics et les mesures qui sont mises en œuvre.


Une pauvreté plus discrète.

En quittant les grandes agglomérations, la misère semble moins présente et en tout cas moins visible. Elle n’a pas disparu pour autant, mais elle se fait plus discrète. Lorsque l’on sort des grands axes routiers pour circuler dans la campagne californienne, on est surpris de découvrir, cachées dans les forêts de séquoias, des “baraques délabrées” entourées souvent de voitures d’un autre âge et de divers détritus. Certaines de ces maisons en bois ont pu, en d’autres temps, avoir du charme, mais leurs occupants n’ont, à l’évidence, pas les moyens de les entretenir. Plus loin, au creux d’un vallon, c’est un rassemblement de quelques mobiles homes qui n’ont plus de mobile que le nom et qui, sous une apparence de confort, constituent le seul domicile permanent pour de nombreuses familles.
Là encore le rêve américain en prend un coup.

Chômage et sous emploi : un mal endémique.

Comme dans le reste des États-Unis, la Californie a, nous dit-on, surmonté la grave crise économique du début de ce siècle qui a vu éclater la bulle financière et sombrer quelques fortunes de la Silicon Valley trop rapidement accumulées. Bientôt cette période ne sera plus qu’un mauvais souvenir. La croissance repart en flèche, la bourse remonte et le chômage se réduit. La pauvreté va donc se réduire à quelques irrécupérables drogués ou malades mentaux chroniques. La réalité quotidienne pour de nombreux Californiens est hélas bien différente.

Si, en effet, le taux de chômage officiel diminue et si certains professionnels ont du mal à recruter, on aurait garde de comparer ces informations avec celles en vigueur en Europe et en France. Être chômeur en Californie n’est pas une sinécure. Pour l’opinion générale, c’est d’abord être un peu fainéant et vivre au crochet de la société ou bien c’est être incapable. Le chômeur ne perçoit qu’une dérisoire indemnité et pour une période de 6 mois au maximum. Alors tout vaut mieux que rester sans aucune ressource. C’est ainsi que se multiplient les emplois précaires et mal payés sans aucune garantie et couverture sociale.

On est étonné de voir, dans les commerces et les services, un grand nombre d’employés, jeunes ou moins jeunes, qui accomplissent des tâches que l’on croyait être réservées aux pays sous-développés. C’est particulièrement vrai dans les grandes surfaces de vente ouvertes 12 heures par jour, 7 jours par semaine, dans lesquelles le personnel apparaît pléthorique. C’est certes agréable pour le client de ne jamais faire la queue aux caisses et de trouver à la sortie une personne spécialement affectée à la collecte et au chargement de vos achats. Il en est de même dans bien des restaurants ou autres stations-service qui restent ouverts 24 heures sur 24. Beaucoup de ces employés, pour atteindre un minimum vital, cumulent plusieurs emplois de ce type dans des conditions particulièrement pénibles. Dans un autobus presque vide qui me conduit à 6h30 à San Francisco (Quelle idée farfelue de prendre le bus !), le conducteur est une conductrice, certes parfaitement compétente, mais qui a sans aucun doute largement dépassé l’âge de la retraite dont je viens de bénéficier.

Une population immigrée corvéable.

Rappelons également que la Californie, ancien territoire mexicain, dispose d’une importante main-d’œuvre agricole d’origine mexicaine. Dans le Nord de San Francisco, ils sont en majorité embauchés dans les grandes exploitations viticoles dont les “châteaux” couvrent les collines de la Napa Valley. Pour la plupart d’entre eux, ce sont des saisonniers payés à la tâche et, pour une partie importante, non déclarés et souvent clandestins. Ils constituent ainsi, avec leurs familles, un sous-prolétariat qui assure la flexibilité du marché du travail et la richesse des propriétaires de “châteaux”.

Il y a quelques années, l’un de ces immigrés mexicains, en situation irrégulière, a fait une tentative d’organisation syndicale. Immédiatement “remercié” par son employeur, il a eu l’audace d’engager une procédure judiciaire avec l’aide d’avocats compétents. Après trois ans de démarches, un tribunal fédéral lui a donné en partie raison. Son employeur a dû l’indemniser pour licenciement abusif et lui verser le salaire de trois années de retard. Cette décision a soulevé un grand émoi chez les patrons des entreprises agricoles de la région. Ils ont obtenu le soutien du Gouverneur démocrate de l’époque, Davis, qui s’est engagé à légiférer pour éviter qu’une telle décision ne crée un précédent.

Plus récemment, lors de sa campagne électorale, le nouveau gouverneur Schwarzenneger s’est engagé à faire voter une loi interdisant aux travailleurs clandestins de posséder un permis de conduire. Lorsque l’on sait que, aux USA, c’est le seul document officiel qui est exigé et que, sans voiture, la recherche d’un travail est totalement illusoire, on attend avec impatience la réaction des employeurs californiens.

Un SMIC municipal.

En matière de salaire, on découvre qu‘il n’existe pas de minimum à l’échelon national et qu’une telle réglementation peut être du ressort de la commune. C’est ainsi que, lors des dernières élections à San Francisco, l’électeur avait à se prononcer sur l’augmentation du salaire minimum dans la ville. La mesure “L” était ainsi intitulée : proposition d’augmenter le salaire minimum horaire de 6,75$ à 8,50$. Cette proposition a été validée par 100 898 voix pour, contre 67 183 et devient donc applicable au premier janvier. Les commentaires de la presse le lendemain du vote se résumaient ainsi : “cette augmentation est un plus pour ceux qui gagnent peu”. Beaucoup d’employeurs et en particulier de restaurateurs se plaignent amèrement de cette décision et font un chantage à l’emploi. 8,50 $ de l’heure, cela peut nous paraître un salaire raisonnable comparé au salaire horaire d’environ 10 € d’une femme de ménage en France. Mais c’est oublier que pour le salarié en Californie, ce tarif est brut et ne comprend en général aucune prise en charge de couverture sociale ou de retraite.

Cette augmentation va concerner 38 000 San Franciscains et 17 700 employés qui viennent y travailler chaque jour. Pour beaucoup d’entre eux cette augmentation ne leur permettra pas d’accéder à un logement décent en ville dont nous avons vu ci-dessus le coût prohibitif. (Un deux pièces cuisine se loue 2.000$ minimum par mois). Mais pour beaucoup d’entre eux ce supplément bienvenu servira à augmenter la part des 300 à 500$ envoyés chaque mois pour faire vivre la famille restée au pays. En effet, la plus grande majorité des employés qui bénéficient de ce salaire minimum est originaire d’Afrique, d’Asie ou d’Amérique Latine.

Une flexibilité qui a ses revers.

La flexibilité du marché du travail ne s’arrête pas à la frontière de la Californie. Une information récente a soulevé une vive émotion dans les milieux concernés. On apprend en effet que les centres médicaux privés qui représentent l’essentiel des services de santé, sous-traitent l’ensemble de leurs tâches administratives, y compris la tenue des dossiers des malades (prescriptions, fiches de soins etc.), à des entreprises spécialisées en informatique. Ces dernières sous-traitent à nouveau au plus offrant et ainsi, après trois ou quatre niveaux de sous-traitance, ce sont finalement des informaticiens qualifiés en Inde ou au Pakistan qui remplissent et tiennent à jour les dossiers individuels des patients californiens. Or, il y a quelques mois, une Pakistanaise diplômée, qui effectue ces tâches ingrates pour un revenu de misère, se plaint auprès de son donneur d’ordre au Texas d’une facture impayée de 50$. Sans réponse de son employeur qui a disparu avec la caisse, elle fait scandale en menaçant de publier les dossiers médicaux qu’elle traite et qui ont, aux États-Unis, un caractère strictement confidentiel. Il faudra à tout prix étouffer l’affaire et les milieux médicaux se mobilisent pour rembourser la dette. La Pakistanaise rentrera cette fois dans le rang et s’engagera à respecter la confidentialité. Jusqu’à la prochaine fois…

Cette situation est loin d’être exceptionnelle ; et l’on apprend par exemple que des entreprises d’informatique en Inde traitent pour des montants dérisoires la plupart des dossiers de prêts bancaires des Californiens. Ou encore, le plus grand distributeur d’électricité qui, après avoir subi l’an passé les conséquences de la faillite d’Enron, tente de se refaire une santé en vendant au gouvernement thaïlandais son savoir-faire et l’ensemble des plans de réseau électrique de Californie y compris l’emplacement des centrales de production et des transformateurs. Ces documents sont classés “secret”, en Californie, pour des raisons de sécurité !

La Californie : un modèle ?

La Californie telle que décrite ici est toute aussi réelle que celle des dépliants touristiques. On ne peut donc, les yeux fermés, la prendre pour modèle et faire rêver nos concitoyens d’un eldorado trompeur. Mais on peut par contre trouver des similitudes avec quelques-uns des problèmes dits de société qui, ici en France et tout spécialement à Marseille et dans la région, nous assaillent. Ils ont pour nom : SDF, chômeurs, précaires, spéculation immobilière, et on pourrait rajouter : retraites, trou de la Sécu, pollution, dérive climatique, etc. Les remèdes qu’on nous propose aujourd’hui : libéralisme, concurrence, loi du marché, flexibilité du travail ressemblent fort à ceux qui, là-bas, conduisent aux pires excès que nous avons décrits.

En toute amitié une utile leçon de modestie et de partage.

Loin de moi l’idée, à travers ces quelques témoignages, de faire preuve d’un antiaméricanisme primaire. J’ai aujourd’hui suffisamment d’attaches avec la Californie, j’y ai de la famille qui m’est chère et des amis qui sont accueillants. C’est un très beau pays plein de surprises et de richesses. Contrairement aux apparences et aux préjugés, nous avons beaucoup à apprendre quant au fonctionnement de leur démocratie. Et finalement, nos comportements, nos modes de vie et nos préoccupations quotidiennes sont souvent très proches. On peut constater que, dans bien des domaines, ils expérimentent, avec quelque temps d’avance, les bienfaits mais aussi et surtout les méfaits du progrès économique et d’un libéralisme économique sans contrôle. Il apparaîtrait donc judicieux que nos esprits critiques s’exercent à regarder les erreurs qu’ils commettent et dont ils subissent les conséquences parfois douloureusement. Cet exercice nécessite de notre part une bonne dose modestie, de respect pour des hommes et des femmes qui, à l’autre bout du monde, demeurent aussi insatisfaits de leurs conditions de vie et parfois nous envient de vivre dans un pays qu’ils considèrent comme riche de son histoire, de ses valeurs et de sa diversité.

Alain FOUREST
Marseille, le 4/01/2004

La ville aime ses taudis. (La Marseillaise, 23/02/2010)
"Mais qui va s'occuper du PS" (La Provence du  20/11/2006).
Gaston Defferre, deux lois novatrices. Alfred Grosser (07/06/2006, La Croix)
Rapport portant engagement national pour le logementpar  Gérard Hamel, député(05/2006)
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Environnement  :Nouvelle stratégie pour améliorer l’environnement des villes.
Droit du travail et travailleurs étrangers :La Commission vient de reconnaître que les étrangers employés par un employeur non-résident doivent l’être aux conditions locales en matière d’horaire, de congés et de salaire minimum.
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