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Conseil
municipal de Marseille du 10/01/2003
Nouveau
découpage du 13 : de la chirurgie fine au laser
Philippe
Sanmarco
Monsieur le Maire, chers collègues, le 21 avril dernier,
à l’ensemble de la classe politique de ce pays,
gauche et droite confondues, le peuple français a
envoyé un sévère message de rejet d’un
mode de fonctionnement politique épuisé. Bientôt
9 mois se sont passés. Sommes-nous condamnés
à nouveau à subir le petit jeu politicien
qui fait qu’une formation (aujourd’hui la droite,
mais hier la gauche) découpe, évidemment pour
améliorer les équilibres démographiques,
mais les partis politiques ne sont pas là pour rendre
la justice: ils servent naturellement leurs propres intérêts
politiques.
Tout ceci n’est pas très intéressant,
développe des polémiques inutiles ou les tartufferies
peuvent être interchangées. Les seules positions
crédibles, si l’on veut éviter ce type
de critiques, sont soit (comme vient de le rappeler le représentant
des Verts) le recours à la proportionnelle (c’est
d’ailleurs personnellement le seul mode de découpage
que j’ai jamais voté en 1986), soit (comme
cela se passe dans d’autres démocraties qui
nous entourent ou en Amérique du Nord) le fait que
si découpage il y a, il est d’abord automatique
(ainsi, après chaque recensement, on fait un redécoupage
qui n’est pas laissé au hasard des opportunités
électorales et politiciennes), et surtout il est
réalisé par des instances autres que les formations
politiques.
En dehors de cela, nous sommes naturellement contraints
au débat que nous avons vu fleurir dans la presse,
qui est à la fois normal, inutile et inintéressant.
Je regrette même qu’il ait parfois dérapé
lorsque j’ai entendu les mots de hold-up, de valets,
de sbires ou de main basse sur un trésor. (Applaudissements
sur les bancs de la Majorité.) Je crois qu’il
faut veiller aux mots que l’on emploie. Lorsqu’on
parle des autres, on parle de soi. Comme disent les enfants
dans les écoles : c’est celui qui le dit, qui
l’est.
Sommes-nous donc condamnés à revivre les pratiques
politiques qui ont alimenté le rejet qui s'est exprimé
le 21 avril 2002 ?
Mesdames et messieurs, Monsieur le Maire, le groupe
Convention citoyenne et ceux qui s’y reconnaissent
ne se résignent pas à ce spectacle
que nous donnons collectivement et qui va — nous le
craignons ! — continuer d’accroître le
discrédit de la classe politique.
Nous pouvions faire autrement. Vous pouviez faire autrement.
Malheureusement, vous avez raté une occasion. Vous
aurez peut-être d’autres occasions de vous rattraper:
Je vous souhaite de les saisir.
Je veux citer, par exemple, deux préalables
que vous auriez dû saisir.
1 D'abord
la clarification indispensable de la décentralisation.
Notre pays a besoin de mettre de l'ordre dans l’empilement
invraisemblable des compétences de ses différentes
collectivités locales. C'est devenu une gigantesque
usine à gaz qui fait que, de moins en moins le citoyen
normalement constitué ne s’y retrouve, et que
les dossiers avancent de moins en moins vite. Une grande
révision constitutionnelle était annoncée
et devait être sanctionnée par un référendum.
Je vois où l’on en est maintenant. Je comprends
que le Président de la République ait changé
de pied sur cette affaire de référendum, tant
ce qui nous est annoncé maintenant devient une petite
opération de technique administrative et n’a
pas le souffle dont a besoin ce pays pour retrouver un nouvel
élan. Première occasion ratée.
2
Un deuxième préalable, sur lequel vous avez
une responsabilité personnelle, Mesdames et Messieurs
qui êtes aujourd’hui majoritaires, porte sur
le mode d’élection des conseillers généraux
en France. Je veux parler du renouvellement triennal par
moitié. Imagine-t-on, mesdames et messieurs, que
l’on renouvelle le Conseil municipal de Marseille
tous les trois ans par moitié ? Quatre secteurs et,
trois ans plus tard, quatre autres secteurs ? Aurions-nous
là la capacité, pour la soutenir ou pour la
critiquer, de faire comprendre aux citoyens la politique
mise en œuvre? Faire comprendre quels sont les enjeux
? Quelle serait la signification de l’émergence
d’une majorité et comment donner, à
cette majorité, quelle qu’elle soit, l’assise,
la posture pour mener à bien les réformes
qui sont toujours difficiles ?
Ce mode de renouvellement triennal par moitié qui
reste unique pour les conseils généraux avait
fait l’objet d’une loi de suppression en 1990
pour arriver à l’élection normale (comme
les conseils municipaux) intégrale tous les 6 ans.
Or, dès le haut de page en 1993 d'une majorité
de droite, une loi de janvier 1994 a "au nom de la
continuité de l’action départementale"
(on peut apprécier l’humour que vous employez)
supprimé ce qui aurait été quelque
chose de vraiment important pour nos concitoyens et qui
reste quelque chose à faire si l'on veut lutter contre
le désintérêt qu'ils manifestent de
plus en plus. Revenir, demain, à cette loi de 1990
et faire élire l’ensemble des conseillers généraux
le même jour tous les 6 ans, donnerait du crédit
à la démarche que vous avez entreprise aujourd’hui.
Car l’importance n’est pas que tel bureau de
vote soit rattaché à tel canton en échange
de tel autre, mais que le citoyen, qui s’exprime depuis
le 21 avril de façon de plus en plus nette et de
manière mécontente, comprenne ce dont on lui
parle, qu'il se sente directement concerné. C’est
là le deuxième préalable que vous auriez
pu et que vous pouvez toujours reprendre à votre
compte, qui donnerait du crédit à votre démarche.
Deuxième occasion ratée.
Faute
de ces deux préalables, nous avons regardé
le projet tel qu’il est. Disons la position
de la Convention citoyenne : vous avez le droit de procéder
à un découpage. Vous avez le droit
de procéder à un découpage dans un
seul département. Et vous avez le droit de procéder
à un découpage même si vous êtes
les seuls à partager l’opinion sur celui-ci.
Ce n’est pas parce qu’il y aurait un accord
entre formations politiques que le citoyen et l’intérêt
général seraient mieux servis. Nous ne sommes
pas l’aune de l’équilibre-type en cette
matière.
Vous avez raison de souligner que non seulement vous avez
le droit mais que c’était un devoir tant les
disparités démographiques étaient criantes.
C’est dire si, a priori, votre démarche n’avait
pas rencontré notre hostilité. Nous l’avons
étudiée malgré les regrets exprimés
sur les deux préalables précédents.
Nous avons quand même voulu regarder votre démarche
de manière non hostile.
Permettez-moi alors de faire deux remarques.
1
D’abord, vous avez évidemment mis en avant
le thème de l’équilibre démographique.
Il ne manquerait plus que ce ne soit pas l’argument
majeur. C’est même le seul pour lequel le Conseil
d’État vous sanctionnerait à coup sur
si jamais il n’était pas respecté.
Mais permettez-moi de vous faire remarquer que pour une
fois les habitants étrangers, résidents non-citoyens
à qui vous refusez de donner le droit de vote aux
élections locales, vous arrangent bien. Car lorsqu’on
parle d’équilibre dans votre projet, il s'agit
des habitants. Votre "équilibre" qui prend
en compte les étrangers, alors que vous leur refusez
le vote, c’est donc un équilibre en trompe-l’œil,
un équilibre qui résulte d' un effet d’optique
puisqu'il n’est obtenu qu’au prix d’un
formidable déséquilibre du fait de l'existence
d'une masse de non-citoyens. Le principe d’égalité
des citoyens, donc des seuls citoyens, n’est pas respecté.
Il est amusant de souligner ainsi comment l’intégration
des étrangers exclus du droit de vote peut vous apparaître
tout à coup bénéfique.
2
Plus intéressant encore — et vous l’avez
souligné à de multiples reprises. M. Blum
l’a d’ailleurs fait avec le talent que nous
lui connaissons — est le principe législatif
de concordance des limites cantonales et législatives.
Permettez-moi encore de sourire. "Principe législatif":
ca ne veut rien dire. C’est une loi ou ce n’est
pas une loi. Cela a été en effet écrit
dans la loi que vous avez faite en 1986 puisque le découpage
des circonscriptions est fait par une loi ! Mais ce ne sont
pas les tables de la loi, et cela n’a pas de valeur
constitutionnelle, ni même légale. Vous pouvez
parfaitement ne pas respecter ces limites. C’est tellement
vrai d’ailleurs que, à Marseille, cela n’avait
pas été le cas. Et nous n’étions
pas dans une situation illégale.
Permettez-moi donc de dire que cela vous arrange bien d’imposer
le respect des circonscriptions législatives car
c'est vous qui les avez faites, de votre propre main. Tant
qu’à faire appuyez-vous sur des madriers solides
qui sont ceux que vous avez bâtis pour consolider
votre propre majorité. N’en soyons pas dupes.
Les circonscriptions législatives ne sont pas des
références inaltérables. Vous auriez
parlé des arrondissements, alors oui, nous aurions
été intéressés. Car chacun connaît
son arrondissement, alors que les gens ne savent pas à
quelle circonscription ils appartiennent, tant c’est
très compliqué et arbitraire.
Restait
l’étude du découpage tel qu’il
était présenté. Je dois dire
: bien sûr le déséquilibre est moins
criant qu’avant. Personne ne pourra le nier ! Cependant,
lorsqu’on regarde le détail, Monsieur le Maire,
permettez-moi de dire que nous avons affaire à
un chef-d’œuvre ! Je ne sais pas à
qui on le doit. Un chef-d’œuvre !
Je dois dire d’ailleurs qu’il faut beaucoup
de temps pour comprendre, non pas en s’appuyant sur
la carte que vous avez eu la gentillesse de nous adresser.
Je souhaiterais que tout le monde puisse voir cette carte
: si l’on comprenait un tout petit peu avant, on ne
comprend plus rien après tellement nous sommes dans
un fatras illisible!
M.
Bret
C’est fait pour !
M.
Sanmarco
M. le Sénateur Bret me dit : c’est fait pour
! Cela ne m’avait pas échappé.
En fait, nous sommes devant un ensemble qui est bien loin
du but qui devrait nous guider : la perception par les électeurs
de ce qu’est leur environnement administratif et politique.
Franchement : est-ce que le citoyen de base aura mieux compris,
après qu’avant ce découpage, l’espace
(en l’occurrence cantonal) qui est le sien ?
Certes,
il y avait des chevauchements sur les circonscriptions qui
n’avaient aucun sens. Cependant, sur la simple carte
de La Provence (excusez-moi de la citer mais il
a été plus utile pour moi de consulter la
carte publiée dans La Provence que celle
que vous nous avez transmise), à l’œil
on voit bien (et c’est pourtant une grande échelle)
que les cantons d’avant étaient ce qu’ils
étaient, mais ils avaient une circonférence
à peu près compréhensible. Or dans
votre projet et pour reprendre les termes des maîtres
de la science politique, nous avons à faire à
de véritables "salamandres" !
Je vous donnerai un simple exemple auquel je sais que vous
êtes attentif puisqu’il s’agit d’une
référence religieuse : Monseigneur de Belsunce.
À quelle sauce avez-vous mis Monseigneur de Belsunce
? Je crois que cet exemple à lui tout seul résume
tout.
Voilà comment il y a été procédé,
mesdames et messieurs. Cela vaut d'être conté.
Le canton II était ce qu’il était :
on le coupe en deux. Ceux qui croient que, dans cette affaire,
on a coupé les gros cantons et fusionné les
petits sont loin du compte. Ce sont des artisans ! Là,
nous avons de la chirurgie fine au laser. On ne s’est
pas contenté de fusionner les petits et de couper
les gros ! On a aussi un peu partout raccroché, comme
d’ailleurs M. Blum vient de nous le dire, des territoires
en fonction des bureaux de vote. En clair: en fonction de
leurs résultats. Car si l’on s’était
libéré des bureaux de vote, comment les ordinateurs
(qui ont dû beaucoup travailler depuis des mois et
des mois) auraient-ils pu permettre de dire: « celui-là,
on le prend et celui-là, on ne le prend pas »
?
Le IIe canton a donc été coupé. Il
aurait pu y avoir simplement le II-A et le II-B, mais non,
ce serait trop simple ! Grace au pseudo principe sacré
du respect des circonscriptions législatives dont
on saisit tout à coup l'importance, l’essentiel
de ce canton va constituer demain un canton où, franchement,
vous n’avez pas trop à vous faire de soucis
pour que ce soit l’un de vos amis qui l’emporte
! Mais que faire du reste ? Je n’ose pas dire du déchet
! Car il est beaucoup trop petit. Il faut donc sortir des
limites des restes de l'ancien 2ème canton a peine
découpé et aller chercher ailleurs des électeurs
politiquement sûrs. Alors, on est passé sur
le 13e canton et l'on est allé jusqu’au Pharo
pour récupérer les bureaux de vote voisins
des casernes… Monsieur le Maire, nous connaissons
ces bureaux de vote comme vous. Le conseiller général
actuel du 13ème canton ainsi amputé a dû
certes faire un petit sacrifice mais au profit d’un
futur collègue potentiel à qui on a garanti
ainsi quelque chose qui devrait amener un résultat
conforme à vos objectifs politiques. C'était
déjà une belle petite manœuvre ! Mais
croyez-vous que cela suffise ? Non ! Car nous avons affaire
à des gens prudents qui ne veulent prendre aucun
risque ! Or dans ce reste dont je parlais, il y a le malheureux
quartier administratif Belsunce !
Robert
Assante
C’est un autre professionnel qui parle !
Philippe
Sanmarco
Un autre professionnel oui qui, justement lors des dernières
élections municipales, dirigeait une liste de gauche
qui était arrivé en tête des suffrages
exprimés dans 2 bureaux de vote de ce fameux quartier
administratif Belsunce. Ciel ! Quel affreux danger ! Et
voilà que ces deux bureaux de vote, d’un coup
de baguette magique, sont détachés du nouveau
canton pourtant intitulé Belsunce pour être
rattachés au 2e arrondissement dont vous vous êtes
bien gardé, tout à l’heure, de souligner
qu’il bénéficiait ainsi de ce petit
appendice ! S’il vous plaît, Monsieur le Maire
! Bien sûr le découpage qui en résulte
est plus équilibré. Cependant, et nous en
avons là un bel exemple, il n’est pas exempt
de petites opérations politiciennes. Pour autant,
s’il vous plaît : une requête, une grâce
! Enlevez ce nom de Belsunce à un canton qui n’a
rien à voir avec cet illustre nom puisque justement
le seul quartier administratif dit de Belsunce, est lui-même
coupé en deux. Le malheureux ! Comme face à
sa statue, on ne sait plus s’il faut passer à
gauche ou à droite ! Là, c’est un nouvel
écartèlement que vous lui faites subir, qui
est franchement indécent.
Voilà,
mes chers collègues, ce que nous voulions vous dire.
Nous considérons que ce redécoupage méritait
autre chose que la manière dont il y a été
procédé et que la manière dont il est
jusqu’à présent attaqué (tel
que nous en avons été informés par
voie de presse.) Nous ne participons pas à cela.
S’il s’agit simplement de défense d’intérêts
personnels, nous n’y participerons pas. Au contraire
!
En attendant donc d’y voir plus clair et de
voir comment chacun se positionne, les élus de la
Convention Citoyenne s'abstiendront. |