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Développement territorial

Conseil de la communauté urbaine du 14 mai 2004, Philippe Sanmarco

Tramway : La priorité des priorités est d'offrir à ces centaines de milliers de femmes et d’hommes qui viennent de la périphérie une possibilité de ne pas prendre leur voiture

Philippe SANMARCO.- Monsieur le Président, mes chers collègues, je souhaiterais que dans cette enceinte qui réunit l'ensemble des élus de la Communauté Urbaine et où ne s’expriment que les défenseurs de ce projet de tram, la gauche protestant contre les difficultés financières que rencontre la droite pour le réaliser, une voix légèrement différente et décalée s’entende car malheureusement, je crois que c'est celle-ci qui finira par s’imposer.
Je voudrais tout d’abord donner acte bien volontiers de tous les efforts que M. Muselier déploie pour la réalisation de ce projet. Bravo. Il lui faut beaucoup de ténacité et de courage. Je crois cependant qu’il ne faudrait pas que cela dépasse les bornes du raisonnable et que cela vous expose, Monsieur le Ministre, à des nuisances dont vous n'avez pas fini de mesurer la portée électorale. Nous sommes tous avertis des jeux qui peuvent se jouer au sein même des Groupes et il n'est pas bon que l'objet en soit la réalisation d'un programme aussi important de transports en site propre. En clair, méfiez-vous de l’enthousiasme de certains de vos amis politiques à vous soutenir dans cette affaire.
Ce projet pour la réalisation duquel tant d'efforts sont faits est sans doute bon en lui-même, Monsieur le Ministre, sauf qu'il s’inscrit dans un moment difficile sur lequel vous n’avez pratiquement pas de responsabilités et il s'inscrit dans une situation géographique, vous l’avez rappelée, qui n’est pas facile.
La situation des finances de l'État, vous avez donné les chiffres à l’instant, est ce qu’elle est. Cela ne va pas s’améliorer demain. Cela n'est pas dû à des excès de dépenses puisque les politiques de restriction budgétaire sont en place depuis plusieurs années et ce n'est pas fini compte tenu de la situation de la dette. Cette situation est largement due à une rétractation de recettes due à une situation économique atone. Peut-être allons-nous en sortir prochainement, nous le souhaitons tous. Mais tous les cas, ce n’est pas demain que les cordons de la bourse de l’État vont s'élargir et permettre des financements tels que ceux que vous venez de nous annoncer.
S’agissant des financements de notre Communauté Urbaine, il suffit de lire le débat de notre Commission Finances pour être convaincu que ce n’est pas ici que nous allons trouver les financements nécessaires.
Ce projet est donc peut-être très bon, mais le financement qu'il nécessite va impérativement obliger des décalages. Profitons-en pour prendre du recul et le repenser.
La question centrale qui est posée est celle de tout faire pour que les gens qui n'habitent pas Marseille, ceux des communes périphériques et pas seulement celles de la Communauté Urbaine, mais celles d’Aix, d’Aubagne, de l’étang de Berre, ne viennent pas chaque jour à Marseille avec leur voiture. Quelle est l’offre de transport en commun digne de ce nom qui leur est faite pour leur proposer de ne pas prendre la voiture ? Or, ce projet de tram ne répond en rien à leur situation, à cette obligation qui leur est faite, par centaines de milliers, tous les jours, d’entrer dans Marseille avec leur véhicule, et à partir de là de se débrouiller puisque dans le même temps une politique de laxisme et d’acceptation de l'indiscipline fait qu’ils peuvent le faire sans contrainte pratique.
La priorité des priorités est d'offrir à ces centaines de milliers de femmes et d’hommes qui viennent de la périphérie une possibilité de ne pas prendre leur voiture. Or le projet qui nous est présenté aujourd’hui et qui va poser des problèmes financiers incroyables ne règle pas ce problème majeur et va même l'aggraver. Un seul exemple : que feront les gens qui viennent des quartiers Sud pour prendre le tunnel sous le Vieux Port alors même que vous aurez mis un tramway par-dessus, ce qui va créer une situation invraisemblable.
Rappelez cette priorité dans une période de tension budgétaire qui va durer et tout faire pour que soit prioritaire le règlement des problèmes vers Aix, au-delà de Bougainville, au-delà du rond-point du Prado, vers Aubagne, et vers l'aéroport (nous serons bientôt la seule métropole à ne pas avoir une liaison en site propre entre son aéroport et son centre ville).
Par ailleurs, au sein même de Marseille, supprimez déjà tant que vous n’en avez pas les moyens financiers, tout ce qui crée un tramway en doublon du métro. Quand la question est posée en réunion dite de concertation, il est répondu avec humour : « quand il fera beau on prendra le tramway et quand il fera mauvais, on prendra le métro ». Ce n’est pas sérieux.
Je me permets de rappeler en outre que le projet tel qu’il est pour l’essentiel n’est pas en site propre, et j’en ferai un argument de recours contre la déclaration d'utilité publique si rien ne change sur ce point essentiel : je n’appelle pas un site propre, un petit dessin sur un prospectus. Si vous voulez m’expliquer que le tramway circule sur des rails, je l’ai compris. La question est : est-ce que les voitures, les 4X4 (puisque maintenant dans le chaos et la jungle automobile, il faut s'équiper en 4X4, si on le peut, c'est-à-dire que la ségrégation s'accroît), est-ce que ces véhicules pourront circuler sur l’emprise du tramway ? La réponse à l’évidence sur de très nombreux kilomètres est oui. Et lorsque l’on pose la question aux plus hauts responsables, leur réponse laisse rêveur : « Si les gens restent indisciplinés alors évidemment, ils pourront toujours circuler sur l’emprise du tram ! ». Mais les gens qui viennent de la périphérie et qui seront toujours obligés de prendre leur voiture resteront indisciplinés non par culture mais par contrainte, parce que vous continuerez à les laisser pénétrer un espace qui ne peut les accueillir ! Quand on pose la question plus précisément, on nous explique qu’il y aura un petit dénivelé entre 5 et 15 centimètres. Regardez autour de vous, même à 30 ou 50 centimètres, les 4X4 sont là où ils ne devraient pas être. Il n’y a donc pas de réelle protection. On aura un tram au milieu de la circulation automobile, comme l’ancien 68, c'est-à-dire dangereux pour les usagers et englué dans le trafic.
Je le dis devant les élus des communes hors Marseille : ne nous engageons pas dans un projet qui ne répond pas aux problèmes de nos concitoyens, qui va nous ruiner pour des années alors que parallèlement, nous pouvons faire autre chose. J’en délivre quelques pistes.
Tout d’abord permettez-moi de dire que nous pourrions mieux faire fonctionner ce dont nous avons hérité, ce qui est autour de nous. Aujourd'hui, je vois que l'on parle toujours en termes négatifs de la RTM, mais c’est un exploit de faire fonctionner un bus dans Marseille. Il y a probablement peu d’usagers des transports en commun parmi vous. Je souhaiterais que vous vous astreigniez, pendant 8 ou 15 jours ou bien un mois, à essayer d’aller de votre domicile à votre lieu de travail en n’utilisant pas votre voiture. À part quelques militants et une population captive qui ne peut pas faire autrement, c’est une expérience désastreuse : le nombre d’usagers ne peut que diminuer. Franchement, on se demande comment les conducteurs arrivent encore à ne pas craquer nerveusement tous les jours.
Proposez donc un programme pluriannuel d’augmentation des couloirs de bus, en site propre protégé et pas avec des petites bordurettes que chacun peut franchir pour se garer, deux minutes naturellement, et qui font que les conducteurs de bus sont bien gentils de ne pas faire ce qu'ils avaient annoncé, c'est-à-dire de respecter strictement le Code de la Route qui leur est imposé et de s’arrêter lorsqu’un couloir de bus est occupé.
Faites dans le même temps un programme pluriannuel de reconquête des espaces publics, Monsieur le Ministre l’a dit très justement tout à l’heure, pas uniquement pour les poussettes et les malvoyants, mais pour les piétons, une population en danger dans cette ville de Marseille.
Relancez sans attendre un programme de parkings dans la périphérie de Marseille, souvent même en dehors de Marseille avec une connexion de bus : ce n’est pas la peine d’attendre des investissements que nous ne pourrons jamais financer. On peut réaliser cela à peu de frais en peu de temps.
Ouvrez les plages horaires. Tout le monde est centré sur le problème de la fermeture à 21 heures pour le métro. Mais pour les bus, c’est pire. À partir de 19 heures on sent l’inquiétude chez les usagers car les horaires ne sont plus respectés (comment pourraient-ils l’être puisqu’on laisse les bus au milieu des voitures ?) Comment voulez-vous que des gens puissent venir dans les transports en commun de Marseille alors que l’on sait qu’à partir de 19 heures – demandez aux usagers qui le vivent comme un scandale – c’est le couvre-feu. Il parait que cela a un coût ? La belle affaire quand je vois les sommes que vous êtes prêts à payer pour une infrastructure qui ne servira pas à remplir son objet : je me demande quelle est la valeur de cet argument.
Enfin, donnons l’absolue priorité dans le calendrier de nos financements non pas à un projet marseillo-marseillais, mais à un projet communautaire au sens de la Communauté Urbaine bien sûr, mais au-delà avec Aix, Aubagne et l’aéroport. C’est d’ailleurs le sens de notre contrat d’agglomération en cours de publication. Ne laissez pas ces dossiers aux mains exclusives de l’État et de la Région dont on voit bien que ce n’est pas la priorité et qui s’en servent dans leur combat politicien autour du contrat de plan. L’incroyable lenteur de l’amélioration des liaisons ferroviaires Marseille Aubagne et Marseille Aix, toujours repoussée à plus tard, impose que les élus concernés, toutes couleurs politiques confondues, s’emparent de ces dossiers, parlent d’une seule voix et remettent de l’ordre dans cette anarchie, cette balkanisation dont profite bien sur les petites pratiques clientélistes mais dont pâtissent tous nos concitoyens.
Pour conclure, vous me permettrez de dire que nous sommes tous confrontés à des procédures d'enquête publique qui sont déplorables, qui remontent à une législation du XIXe siècle. Or il existe, compte tenu du montant des investissements, une Commission nationale du débat public. Je vous demande d’en solliciter l’assistance. Elle permet en effet à un tiers d'écouter la qualité de vos arguments, mais aussi la qualité des critiques, qui doivent être entendues, ce qui n’est pas le cas, loin de là. Bien sûr il faut être courageux, et vous l’êtes, Monsieur le Ministre. Vous allez être confrontés à des difficultés majeures car dès que l’on fait quelque chose, on a des oppositions. Mais si on fait une vraie concertation, qui ne se résume pas à une présence à la Foire de Commerce (une enquête publique, ce n’est pas Disney Land, ce ne sont pas des reconstitutions en carton-pâte, ce ne sont pas des imageries artificielles), on peut arriver à faire comprendre la cohérence et la globalité d’un projet. Ce sont des méthodes sur lesquelles nous avons tous ensemble des progrès à faire et qui doivent être utilisées à l’occasion de l'inévitable report de cet investissement pour qu’une vraie solution soit apportée et non pas des solutions gadgets qui ne servent finalement que d’alibi pour laisser cette ville à l’abandon.
(Applaudissements)

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