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Conseil
municipal de Marseille du 3 octobre 2005
SNCM :
ce conflit était totalement prévisible…
programmé
Philippe
SANMARCO.- Monsieur le Maire, mes chers collègues,
au-delà de l’émotion, de l’excès,
des jeux de rôle dans lesquels certains se complaisent,
il paraît important pour la population marseillaise
que des élus expriment une analyse lucide afin que
la parole politique soit crédible.
D’abord,
pour comprendre ce qui se passe actuellement, trois remarques
préalables.
1
– En premier lieu,
ce conflit était totalement prévisible,
programmé même dans son calendrier : je
veux dire qu’on n’est pas devant la surprise
créée chez Nestlé ou microélectronique.
Là c’est quelque chose dont tout le monde sait
que depuis des années le compte à rebours
a été déclenché : nous
sommes là devant les conséquences de deux
décisions politiques anciennes, dont la logique est
implacable et qui ont associé les responsables de
ce pays, de droite comme de gauche, tout au long des deux
dernières décennies.
Je veux parler d'abord de la création du marché
unique européen en 1986, grande œuvre de François
Mitterrand et de Jacques Delors. Or la création du
marché unique européen signifiait la fin du
monopole du pavillon de cabotage. C'est-à-dire que
depuis 1986 on sait qu'à brève échéance,
nous y sommes, des Italiens, des Grecs, j'avais fait un
rapport au Parlement –faut-il dire Français
quand il s'agit de débats qui impliquent la Corse
?– sur le fait qu'y compris la flotte de l'Europe
du Nord, complètement amortie financièrement
et qui était moins utilisée du fait de la
présence du tunnel sous la Manche, pouvaient parfaitement
demain débarquer ici et proposer des prestations
sans aucune subvention tant leur situation financière
le leur permettait.
La création du marché unique européen
annonçait également qu’à terme
seraient interdites les subventions de fonctionnement désormais
considérées comme une entrave, une concurrence
déloyale. Et cela que ce soit au profit d’une
entreprise publique ou privée : l’Union
européenne se désintéresse du statut
de l’entreprise. Il n’y a rien dans la construction
européenne qui interdise la moindre participation
à l’économie d’une entreprise
totalement publique. Ce qui est interdit, et ce qui est
logique, à moins que l’on ne revienne en arrière
et que l’on remette les frontières, ce sont
les subventions au fonctionnement d’une entreprise
déficitaire.
Par contre, la création du marché unique européen
n’a jamais mis en question la dotation de service
public de continuité territoriale, qui est une décision
que le Gouvernement français prend librement, à
condition que son affectation se fasse dans des règles
transparentes de concurrence.
La deuxième décision, dont la logique implacable
est maintenant devant nous, a été en 1990
de transférer intégralement la gestion de
la dotation de service public de continuité territoriale
à la collectivité territoriale corse et à
elle seule. Cette mesure avait été prévue
dans le statut de la Corse, celui qui est appliqué
actuellement puisque le dernier a été rejeté,
je veux donc parler de la loi JOXE, dont il est bon de rappeler
que le rapporteur général était un
député UMP – çà ne s’appelait
pas comme cela à l’époque –, Président
de l’Assemblée Territoriale Corse, M. ROSSI.
Et je rappelle pour ceux qui découvrent ce dossier
aujourd’hui que j’avais été le
seul opposant à cette mesure concernant la gestion
de la dotation de continuité territoriale car s’il
y avait transfert de cette dotation aux Collectivités,
ce qui allait dans le sens de la décentralisation,
alors il n’y avait pas de raison d’exclure de
cette gestion la Région PACA, puisque cette dotation
de service public n’est pas faite pour faire des ronds
dans l’eau autour de la Corse mais bel et bien et
uniquement pour relier trois ports, Marseille, Toulon et
Nice, aux ports de l’île de Corse. Le Président
de la Région de l’époque, Jean Claude
Gaudin, avait refusé cette proposition qui n’enchantait
pas non plus les responsables des conseils généraux
directement concernés.
2 — La deuxième remarque préalable que
je voulais faire, c’est qu’alors même
que ces deux décisions changeaient complètement
l’environnement de cette entreprise, faite à
une autre époque et dans un tout autre contexte économique,
rien n’a été fait pour aider la SNCM
dans cette mutation. On n’a jamais
proposé à cette entreprise un autre horizon
que celui de continuer en l’état, tout en lui
retirant le fondement même de ce fonctionnement.
J’avais également, et je m’amuserais
d’ailleurs d’être démenti sur ce
point, dans le bureau de Guy HERMIER, fait des propositions
au Cabinet du Ministre, M. GAYSSOT, en présence
du plus grand responsable syndical CGT, propositions concernant
non pas le statut public ou privé, tout cela ce sont
des outils, des propositions visant à donner un nouveau
projet à cette entreprise, un sens à son avenir.
Ces propositions avaient toutes été refusées
par le ministre communiste.
Au fil du temps et sans perspective, on peut résumer
le choix des directeurs généraux par les gouvernements,
de droite ou de gauche, comme très révélateurs :
les gouvernements de droite ont nommé des militants
du RPR, ceux de gauche ont nommé des experts en négociations
syndicales (évidemment c’est mieux) mais sans
jamais leur donner le moteur pour changer l’horizon
même de cette société, ce qui fait que
les négociations syndicales, pour "brillantissimes"
qu’elles aient été, n’ont été
que l’outil pour reporter sans arrêt l’échéance
inéluctable.
3 — La troisième et dernière remarque,
pour comprendre ce qui se passe, c’est que compte
tenu de ce changement de posture économique fondamental
et du transfert à la Collectivité territoriale
corse sans rien changer à l’objectif fixé
à cette compagnie,
la Collectivité territoriale corse est depuis des
années la responsable exclusive de ce dossier. Or
c’est justement la belle absente des derniers jours.
C’est elle qui reçoit 100 % de la dotation
du service public de continuité territoriale.
C’est elle qui en décide, seule, l’affectation.
Et pour ceux qui s’intéressent à ce
dossier, en dehors évidemment de l’événementiel
et de l’écume que l’on peut en tirer
pour bénéfice politique, c’est elle
qui dès qu’elle en a été responsable
a amputé la part maritime de la dotation du service
public de continuité territoriale pour commencer
à en affecter une partie à l’aérien,
alors que j’attends toujours que l’on m’explique
en quoi l’insularité est un handicap pour l’aérien.
J’avais d’ailleurs proposé à la
CGT à l’époque de mener sur ce point
un combat devant les tribunaux ; elle a préféré
avoir d’autres méthodes de combat, c’est
son affaire mais je ne pense pas qu’elle ait eu raison.
Enfin, c’est la Collectivité territoriale,
seule, qui rédige le cahier des charges des appels
d’offres d’attribution de la subvention de continuité
territoriale. Et, comme par hasard, c’est elle seule
qui décide des entreprises bénéficiaires.
Ceci a été fait pendant des années
avec, au sein de la Collectivité territoriale corse
comme auprès des responsables économiques
et politiques corses, un climat systématiquement
hostile à la SNCM et favorable à Corsica Ferries,
dont il faudrait quand même dire un mot.
Corsica Ferries, société éminemment
insulaire de part la qualité de ses responsables
mais société de pavillon italien : c’est
son droit mais nous savons, pour ceux qui s’intéressent
à ces questions, que le pavillon italien est de fait
un pavillon de complaisance qui permet l’exonération
massive des charges sociales et fiscales. Et d’ailleurs
on ne trouve, parmi ses marins, aucun Français, marseillais
ou corse. Aucun ! Et société domiciliée
fiscalement au Luxembourg : c’est encore son
droit, mais on peut aussi ne pas oublier que le Luxembourg
est un pays à côté duquel le secret
des banques suisses est une plaisanterie. C’est dire
si l’on peut quand même apprécier la
bouffonnerie, l’hypocrisie de la belle unanimité
de l’ensemble des acteurs politiques et économiques
de l’île de Beauté derrière la
SNCM aujourd’hui.
Alors,
aujourd’hui, mes chers collègues, que fait-on ?
Bien sûr, on condamne les actes délictueux !
Mais j’espère que ceux qui condamnent les actes
délictueux condamneront aussi leurs auteurs, à
moins d’adhérer à une autre théorie
en vogue également en Corse où certains condamnent
les actes mais pas leurs auteurs, dont on fait même
de temps en temps des héros.
Devons-nous rappeler également que la présence
policière sur le port de Marseille est normale ?
Et comment y aurait-il polémique sur des quartiers
de notre pays – ah, mais c’est là que
sont les Arabes ! – Où il serait scandaleux
que la Police n’aille jamais et qui nécessitent
un traitement au karcher mais par contre, sur le territoire
du poumon économique de notre ville, alors là
la présence de la police serait interdite !
Mais où serait-on ? J’ai même lu
(allez ! On va mettre cela sous le coup d’un
dérapage verbal) qu’un éminent responsable
syndical avait déclaré que « les
flics n’ont pas à être au Port, leur
seule fonction est de s’occuper des petits délinquants
de rue ». Permettez--moi de dire que c’est
là la définition même d’une formule
mafieuse !
Enfin, avec émotion, je voudrais, Monsieur le Maire,
que l’on rappelle le respect des passagers. Car Marseille
a été encore une fois victime de l’image
qui a été donnée de cet abandon de
milliers de passagers et singulièrement des passagers
maghrébins, qui ont été traités
comme on traitait les indigènes aux pires périodes
de la colonisation. Cela mérite aujourd’hui
que des excuses soient présentées, car c’est
quelque chose d’ignoble qui a été commis
dans cette ville. Et si des élus ne le disent pas,
alors qui va le dire ?
(Quelques applaudissements dans la salle)
Monsieur
SANMARCO - Mais, mes chers collègues,
l’émotion, la condamnation, tout cela c’est
très bien, mais si on ne règle pas le vrai
problème, alors on sera à nouveau dans un
cirque dans lequel certains évidemment ont plus de
talent que d’autres et nous assisterons à un
baroud d’honneur, avec panache. On parlera de Marseille
pendant des semaines et ça se terminera comme pour
la réparation navale, c’est-à-dire que
Marseille collectivement aura perdu un savoir-faire éminent,
une belle entreprise, et nombreux des salariés de
cette entreprise auront vu leur dignité bafouée
et se retrouveront donc amers dans notre ville.
Comme il n’est jamais trop tard en politique, singulièrement
à Marseille où il semblerait que nous devenions
maintenant les experts du règlement des conflits
au bord du gouffre, nous pouvons encore agir, non pour revenir
en arrière, non pour revenir à une économie
d’un autre temps qui a cessé, non pour combler
sans arrêt les déficits de fonctionnement d’une
entreprise, mais pour lui donner un cap, un avenir. Et à
cet égard, à la Convention Citoyenne, nous
tenons à dire que l’opérateur soit public
ou privé est secondaire.
Nous avons collectivement réussi et nous sommes fiers
de la présence sur la place mondiale de Renault,
d’Air France, de la CGM et de tant d’autres.
Pourquoi la seule entreprise publique contrainte à
une mutation inéluctable et qui échouerait,
serait-elle la seule dont le siège social est à
Marseille ? Enfin, qu’est-ce que ça signifie ?
Cela nous parle d’abord du désintérêt
national et des pitreries de la Collectivité territoriale
corse qui, pendant ce temps-là-là, s’apprête
à récupérer tranquillement le bébé
dans les conditions sur lesquelles je ne reviens pas.
Il convient donc de réunir tout le monde. Et d’abord
la Collectivité Territoriale Corse qui s’émeut
avec une belle unanimité de l’avenir de la
SNCM : qu’est-ce qu’elle a à dire,
elle qui a tout fait pour la mettre dans cette situation
et qui se prépare encore à l’aggraver
au printemps prochain en continuant d’amputer la dotation
de service public de continuité attribuée
à la Sncm. Il s’agit aussi de respecter le
syndicat, je parle de la CGT, parce qu’en ce qui concerne
le STC, quand celui-ci jettera le masque, certains se découvriront
avec de belles cornes. Dire quel est le contenu économique,
quelle est la vision d’avenir de cette entreprise !
Et j’avais dit en son temps que la vision de la SNCM
ne pouvait pas être réduite à l’horizon
corse, trop petit et à l’évidence trop
hostile, et qu’il fallait développer par exemple
le volet croisières, le volet Méditerranée
orientale, le volet participation au service public de la
Défense nationale pour acheminer les troupes ou rapatrier
nos concitoyens en cas d’urgence, situation qui malheureusement
se développe. Il y a une multitude de propositions
qui peuvent être faites.
Aujourd’hui le Préfet est bien seul dans cette
affaire et je salue son courage. J’ai lu qu’il
avait lu les conclusions des experts. Permettez--moi de
vous dire que c’est un peu court comme décision.
Qui sont ces experts ? Comment ont-ils été
choisis ? Est-ce qu’on pourrait les voir ?
Peut-être ont-ils raison ! Peut-être ont-ils
tort ? Se contenter de la lecture des conclusions d’experts,
c’est un peu court, en tout cas nous ne pouvons pas
nous en satisfaire.
Allons plus loin ! De qui s’agit-il ? Ce
M. BUTLER, je ne le connais pas et je ne vois pas pourquoi
je lui ferais un procès d’intention. Quelles
sont ses intentions ? Quelle est son ambition ?
Si ce qu’on lui conteste c’est uniquement le
prix proposé, si ce n’est que cela, alors certains
qui se battent sur ce créneau seront bien marris
le jour où le chiffre aura changé dans un
autre sens ou si la répartition du capital entre
les nouveaux opérateurs change. Et ce n’est
pas exclu.
Voilà,
mes chers collègues, ce que je voulais dire !
Il n’y aura pas de solution positive en dehors d’un
minimum de courage et d’un maximum de lucidité.
Le service public, c’est au Gouvernement français
d’en décider l’existence. Ce service
public est totalement maintenu. La dotation de service public
de continuité territoriale n’est pas discutée,
sauf que la Collectivité territoriale Corse, elle,
l’a considérablement amputée depuis
plusieurs années au détriment du transport
maritime et singulièrement de la Sncm !
Alors, mettons tout cela sur la table : l’urgence
du Tribunal de Commerce est là et il faut peut-être
rappeler à certains que la décision politique
ne peut pas systématiquement être repoussée
à des années ultérieures et que maintenant
il est temps de prendre en charge une responsabilité
collective, ce que les responsables du syndicat CGT sont
les premiers à reconnaître : dès
lors qu’ils auraient un interlocuteur fiable, crédible,
alors à ce moment-là seulement on pourra les
amener à comprendre l’inévitable mutation
et ses conséquences. Merci de votre attention.
(Applaudissements dans les rangs de la majorité
et dans la salle) |